5 mai.

— C’est Mrs Strange, madame !

Ainsi annoncée par la vieille Barrett, Audrey Strange entra dans la chambre. Elle alla directement vers le lit, embrassa lady Tressilian et s’assit dans le fauteuil qui l’attendait.

Audrey avait quelque chose d’immatériel. Elle était de taille moyenne, avec des extrémités remarquablement petites. Ses cheveux blond cendré, son visage menu et son teint pâle, ses beaux yeux gris, ses traits réguliers, son nez droit, tout cela composait un ensemble dont on ne pouvait prétendre qu’il était admirable, mais dont on ne pouvait pas dire non plus qu’il n’était pas agréable. On devinait en elle une créature racée et l’on se retournait sur son passage. Elle avait un peu l’air d’un fantôme, mais d’un fantôme qui possédait plus de réalité que bien des vivants.

Elle avait une voix adorable. Douce et claire, comme le son d’une clochette d’argent.

Elles bavardèrent un instant, parlant de leurs amis communs, échangeant des nouvelles, puis lady Tressilian en vint au sujet qui l’intéressait.

— Ma chérie, commença-t-elle, je vous ai demandé de venir pour la joie de vous embrasser, d’abord, mais aussi parce que j’ai reçu de Nevile une lettre bien curieuse…

Audrey leva vers la vieille dame son beau regard tranquille.

— Il se propose, poursuivit lady Tressilian, il se propose – et je dis tout de suite que l’idée me paraît absurde – de venir ici en septembre avec Kay. Il dit qu’il aimerait que, Kay et vous, vous devinssiez des amies et il ajoute que le projet ne vous déplaît pas.

Ayant dit, elle se tut. Elle attendait.

De sa voix douce, Audrey demanda :

— L’idée est-elle si… absurde ?

— Vous souhaitez vraiment cette rencontre ?

Il y avait tant de surprise dans la voix de lady Tressilian, qu’Audrey hésita un peu avant de répondre.

— Est-ce que ce ne serait pas une bonne chose ? dit-elle enfin.

Lady Tressilian n’en croyait pas ses oreilles.

— Vous voulez vraiment rencontrer cette… cette Kay ?

— Je crois, Camilla, que ça pourrait… simplifier les choses.

— Simplifier les choses !

La vieille dame répétait les mots, découragée.

— Ma chère Camilla, reprit gentiment Audrey, vous êtes si bonne. Puisque Nevile le désire…

— Et zut pour Nevile ! dit vertement lady Tressilian. La question n’est pas de savoir ce qu’il désire, lui, mais ce que vous désirez, vous !

Une couleur légère monta aux joues d’Audrey, un rose délicat, nacré comme l’intérieur d’une coquille marine.

— Eh bien ! fit-elle, je le désire vraiment.

Lady Tressilian soupira.

— Bien entendu, reprit Audrey, nous ferons ce que vous voudrez. Cette maison est la vôtre…

Lady Tressilian ferma les yeux.

— Je suis une vieille femme, dit-elle, je ne comprends plus rien à rien !

— Je viendrai à un autre moment. Quand il vous plaira, je n’ai pas de préférence…

Lady Tressilian rouvrit les yeux et s’écria :

— Jamais de la vie ! Vous viendrez en septembre, comme toujours ! En même temps qu’eux ! Je suis peut-être une vieille femme, mais je puis m’adapter tout comme une autre, je suppose, aux fantaisies de la vie moderne ! Plus un mot là-dessus, c’est réglé !

Elle referma les yeux. Un peu plus tard, gardant les paupières à demi baissées, mais surveillant la jeune femme du coin de l’œil, elle dit doucement :

— Alors, vous avez ce que vous voulez ?

Audrey eut un léger haut-le-corps. Très bas, elle répondit :

— Oui… Oui… Je vous remercie…

— Ma chérie, fit lady Tressilian, et sa voix était grave, êtes-vous bien sûre que vous n’allez pas souffrir ? Vous aimiez beaucoup Nevile. Les vieilles blessures ne vont-elles pas se rouvrir ?

Audrey regardait ses petites mains gantées. Lady Tressilian remarqua que l’une d’elles se crispait sur le bord du lit.

La jeune femme leva la tête. Son visage était calme.

— Tout cela est fini, dit-elle. Tout à fait !

Lady Tressilian se laissa aller sur ses oreillers.

— Enfin ! conclut-elle. Vous devez le savoir !…

Elle ferma les yeux et ajouta :

— Maintenant, ma chérie, je suis fatiguée. Je vais vous demander de me laisser. Mary vous attend en bas. Dites-lui de m’envoyer Barrett…

Barrett était la vieille servante de lady Tressilian. Le dévouement même. Sa maîtresse avait les yeux clos quand elle entra, mais elle ne dormait pas.

— Ma bonne Barrett, dit lady Tressilian, plus tôt je quitterai ce monde et mieux cela vaudra ! Je ne comprends plus ce qu’il s’y passe…

— Ne dites pas ça, madame ! Vous êtes fatiguée, voilà tout !

— C’est vrai, je suis fatiguée. Retire-moi cet édredon, qui est lourd, et donne-moi un peu de mon tonique…

— C’est drôle que Mrs Strange vous ait contrariée !… Une si gentille dame !… Mais elle aurait besoin d’un tonique, elle aussi… Elle n’a pas de santé, c’est sûr !… Et elle a toujours l’air de voir les choses que les autres ne voient pas… Mais elle a quand même du caractère… C’est une femme qui s’impose… Quand elle est là, vous êtes forcé de compter avec elle !

— C’est très vrai, Barrett.

— Et elle n’est pas non plus de celles qu’on oublie !… Je me demande si Mr Nevile pense à elle quelquefois… La nouvelle Mrs Strange est très jolie… Très, très jolie… Mais Mrs Audrey est de celles dont on se souvient quand elles ne sont pas là !

Lady Tressilian eut un petit rire.

— Nevile est un imbécile, dit-elle doucement. Il veut que ces deux femmes se rencontrent. C’est lui qui s’en repentira.

 

L'heure zéro
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